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Fiche article

9782849742655
Au front et chez nous 1914-1918
(Le quotidien de la guerre 1914-1918 dans les Pyrénées-Orientales)
Une œuvre de Jean Dauriach
Ouvrage broché portant le numéro ISBN 9782849742655, vendu 15 € et classé au rayon « Histoire », publié le 15 septembre 2018 par les éditions Trabucaire, large de 140 millimètres pour 220 de haut et comportant 254 pages.
Au front. Chez nous. Deux lieux en quatre mots. Quatre mots prononcés pendant les cinq longues années trop semblables de la Grande Guerre.

Au front et chez nous. Le quotidien de la guerre 1914-1918 dans les Pyrénées-Orientales...

Les habitants du département des Pyrénées-Orientales ont, comme les autres, payé un lourd tribut à la terrible guerre de 14-18. Sur le front, à plus de mille kilomètres, par le sang de ses enfants, à l’arrière, au quotidien, par les sacrifices, les efforts, l’angoisse et la souffrance de ses citoyennes et de ses citoyens restés dans les foyers.
Tout un pays se mobilise : accueillir les blessés et les réfugiés, organiser les hôpitaux et les soins, vivre les restrictions et les aléas, engager la solidarité.

Ce sont des épisodes au front et ce quotidien vécu dans les Pyrénées-Orientales que Jean Dauriach nous restitue à partir d’archives privées, institutionnelles et militaires, de récits de témoins et des journaux locaux. Bien qu’il connaisse l’issue du récit le lecteur retient son souffle car l’auteur fait découvrir des personnages et des situations encore méconnues et pose un regard différent sur ces temps de guerre et leurs protagonistes jusqu’au retour de la paix, le 28 juin 1919

Extrait tiré de l'ouvrage :

« 1914 Hommes mobilisés, soldats en guerre est-ce LA guerre ? pAs encore ! Ce mois de juillet 1914, les Français vivent leurs derniers jours de paix.
Mercredi 29. La France se passionne pour le procès de Mme Caillaux, à Paris.
On apprend, à la lecture du journal, que l’armée va rappeler les soldats permissionnaires. Et que les manœuvres prévues au camp du Larzac sont supprimées.
À Perpignan, salle comble au cinéma Castillet : une foule enthousiaste applaudit la pièce de Roullet Ne touchez pas au drapeau, sur une musique très guerrière.
Jeudi 30. Les expéditions de fruits sont soudain arrêtées : les wagons de fruits destinés à l’Allemagne sont bloqués en gare de Perpignan. La mercuriale des pêches chute de douze à trois sous le kilo.
À la promenade des Platanes, à 20h30, la musique du 24ème colonial donne le concert hebdomadaire de musique militaire.
À La Réal et Pézilla-la-Rivière on prépare la fête avec éclat.
En Cerdagne, les gendarmes parcourent les communes afn de prévenir les permissionnaires de rejoindre leurs corps.
Vendredi 31. Des mouvements de troupes allemandes sont signalés à la frontière alsacienne. Les nôtres sont concentrées aux avant-postes à 8 kilomètres, à l’intérieur dans une position d’attente.
Paris, 16 h15: il n’est pas encore question de mobiliser.
21 heures, Villain tire deux coups mortels de revolver sur Jean Jaurès, le combattant pour la paix attablé au café du Croissant.
22 heures, nouveau conseil des ministres, jusqu’à minuit.
23h30, des affches de réquisition sont placardées dans tout Paris. Gare de l’Est, de très nombreux soldats grimpent dans les wagons, destination les frontières d’Alsace et de Lorraine, les deux anciennes provinces françaises annexées, devenues allemandes par le traité de Frankfort le 10 mai 1871
À Perpignan, place du Puig, on danse et la fête bat son plein.
Dans L’Indépendant on peut lire sous le titre Risque de guerre cette bien curieuse annonce : « Tous les assurés sur la vie de la compagnie La Mondiale, susceptibles d’être mobilisés ont intérêt à lire sans retard les conditions de leur police (sous peine de déchéance). Ils seront les seuls à jouir d’une situation privilégiée »
Et cette autre, de la Compagnie Le Phénix : « Le père de famille est un capital dont les revenus assurent l’existence de sa femme et de ses enfants. Son devoir est donc de les prémunir contre les effets de sa mort prématurée. L’assurance complète que l’ancienne compagnie Le Phénix est seule à pratiquer, permet au père de famille d’assurer, dans tous les cas, l’avenir des siens. Ce contrat garantit le risque de guerre sans aucune convention préalable, ni surprime à payer au moment de l’entrée en campagne, et sans que l’assuré ait à se préoccuper du paiement des primes qui, en temps de guerre, sont avancées par la compagnie »
Le temps est orageux, la chaleur est lourde : 28 degrés.
De bonne heure, ce matin, les vignerons effectuent le dernier sulfatage dans les vignes, en attendant de débuter les vendanges, dans une quinzaine de jours. Dans les villages viticoles, les comportes de bois, étanchées à coups de cassettes d’eau attendent, alignées le long des murs des caves.
Dans les rues, sur les places, devant la vitrine de L’Indépendant, la ville commente la nouvelle de l’assassinat de Jaurès en même temps que la nouvelle de la décision allemande de décréter l’état de menace de guerre et de mobiliser ses troupes depuis hier soir, 8 heures.
De Paris à Perpignan, la rue s’angoisse : « Alors ? C’est la guerre ? » À son bureau de L’Indépendant, Jules Escarguel prépare son éditorial : « Est-ce la guerre ? Pas encore ! Mais si les chances de paix ne sont pas toutes défnitivement perdues, il faudrait11 posséder une dose d’optimisme voisine de l’inconscience pour refuser de voir que ces chances deviennent d’heure en heure plus réduites. La France attend, l’arme au pied, que les circonstances lui dictent s’il faudra ou non porter cette arme à l’épaule et presser sur la gâchette ? Disons-nous que dans quelques heures peut-être, le sang de tous les Français, quels qu’ils soient, peut couler, mêlé et confondu sur les champs de bataille où se joueront les destinées de la patrie. Et n’attendons pas de pleurer ensemble sur des tombes héroïques pour unir nos cœurs et nous tendre les mains »
Samedi 1er août.
10h07. Une première escarmouche se produit à Joncherey sur le territoire de Belfort. Les avant-postes français surveillent la frontière. Une escouade de la 6ème compagnie du 2ème bataillon du 44ème régiment d’infanterie de Lons-le-Saunier assure sa mission dans une ferme isolée. En allant puiser de l’eau, la flle du fermier aperçoit un groupe de cavaliers ; affolée, elle retourne précipitamment, criant « Voilà les Prussiens ! » Un détachement de huit hommes du 5ème régiment de chasseurs à cheval de Mulhouse, après avoir violé la frontière, se dirige vers l’intérieur.
Le caporal André Peugeot, jeune instituteur de 21 ans qui effectue son service militaire, se précipite pour faire barrage à la patrouille allemande. Le sous-lieutenant allemand Albert Meyer, 22 ans, fait feu à trois reprises sur le caporal Peugeot qui tire lui aussi. Les deux hommes sont tués : ils seront les deux premiers d’une tuerie mondiale qui débutera dans quelques heures.
À Perpignan, depuis l’heure la plus matinale, dans les casernes, l’armée se prépare à toute éventualité. Les offciers du 53ème et 24ème régiment d’infanterie coloniale (RIC), rassemblés, écoutent leurs colonels leur communiquer les derniers ordres reçus, avant de prendre les mesures de mobilisation.
2 heures, l’après-midi, la compagnie d’honneur du 53ème régiment d’infanterie aux ordres du capitaine Gilles, précédée de sa musique et batterie, quitte la caserne de la Citadelle pour se rendre rue du théâtre au domicile du colonel Arbanère, prendre les drapeaux du 53ème, 253ème et 126ème territorial. Une foule nombreuse les accompagne.
3 heures, les emblèmes en sortent. Dans la rue, les soldats présentent les armes. La foule se découvre respectueusement et crie Vive l’Armée ! La garde d’honneur remonte par la place du Marché, rue de l’Argenterie, Petite la Réal et regagne la Citadelle où les drapeaux seront déposés dans la salle d’Honneur.
4h08, l’ordre de mobilisation télégraphié depuis Paris parvient à la Préfecture. De toute urgence l’affche – prête depuis 1904 – est datée à la main avant d’être remise à la gendarmerie.
À cheval, à bicyclette, les gendarmes se précipitent vers toutes les communes pour la remettre aux maires.
Dans chaque village, le son si particulier du tocsin, signal de menace et de catastrophe bien connu, alerte la population et remplit la campagne de sa complainte aiguë et monotone, comme si chaque village répondait au voisin. Les crieurs publics relaient la gravissime information et attirent autour d’eux enfants et adultes.
Entre 4h30 et 5 heures, tout le département apprend la nouvelle. Sans surprise : « Par décret du Président de la République, la mobilisation générale est ordonnée. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août à 0 heure »
Dans les demeures, les mobilisés relisent pour la énième fois leur livret où sont mentionnés leur régiment et le lieu de mobilisation.
4h30, Perpignan est réveillé par les clairons du 53ème parcourant les rues de la ville et sonnent le Rappel. Tous les hommes se hâtent de regagner leurs casernes. Au passage, des cris Vive la France, Vive la République ! les saluent. Tandis que les hommes sont immédiatement consignés, les colonels, l’ordre de mobilisation en main, rassemblent leurs offciers dans la salle d’Honneur. Le colonel Arbanère, le père du régiment, s’avance pour leur adresser des paroles patriotiques. Les dernières lueurs d’un espoir de paix vacillent.
Brusquement, tout s’arrête : dans les maisons, les champs, les ateliers, partout le travail cesse. La stupeur se lit sur tous les visages.
En ville, les rues regorgent de monde. Il est diffcile de trouver place aux terrasses des cafés archi-bondées : les commentaires y vont bon train. Hier encore, Poincaré affrmait que «la mobilisation n’est pas la guerre » mais ce matin on a pu lire dans le journal cette phrase prémonitoire de Jules Escarguel : « Pensons que la13 mort guette aussi ces milliers de Français obscurs qui peuvent tomber demain sur les champs de bataille »
Les réservistes territoriaux se précipitent dans les magasins de chaussures s’équiper d’une paire de souliers neufs, comme l’a demandé l’autorité militaire. Chacun se consacre à ses préparatifs de départ avec sang-froid et conviction. Les mobilisés font leurs adieux par d’émouvantes étreintes ; les paysans confent les futures récoltes aux femmes, aux vieux parents et aux aînés des enfants. À l’heure du danger, les Français n’ont jamais été si résolus et si unis.
Une seconde affche placardée sur les murs ordonne aux propriétaires de chevaux, juments de plus de cinq ans et de mules et mulets de plus de trois ans de les présenter aux Commissions de réquisition entre le deuxième et le cinquième jour de la mobilisation. Les animaux devront être amenés avec bridon, licol pourvu d’une longe et ferrure en bon état. Leurs propriétaires recevront une indemnité comprise entre 800 et 1 125 francs par tête, selon la valeur estimée par les vétérinaires militaires. Les propriétaires de voitures hippomobiles à quatre roues sont eux aussi tenus de les amener sur les mêmes lieux que les chevaux ; voitures et harnais doivent être en bon état, pourvus de leurs cordes, bâches et clés de graissage.
Si la population accepte la mobilisation, elle en sous-estime toutes les conséquences. Certes, les foyers sont désemparés par le départ du chef ou du soutien de famille. Chacun sait que la guerre est synonyme de risques de blessures ou de mort. Ou d’être fait prisonnier. Pour tous, d’absence.
Mais le départ des hommes, surtout dans les familles d’ouvriers, brandit le spectre du chômage et de la misère. De quoi va vivre désormais la famille si la paie n’arrive plus ? Qui va pouvoir subvenir à ses besoins ? Les femmes joueront désormais un rôle admirable, se substituant à leurs hommes avec courage et vaillance, aidées très souvent par les enfants soudainement affectés à des tâches d’adultes.
Les orphelins de mère qui resteraient seuls seront « hospitalisés », c’est-à-dire admis comme pensionnaires à l’orphelinat de la Miséricorde. L’union sacrée des femmes, enfants et vieillards s’est très vite imposée avec effcacité.
Dans tout le département alors en très grande partie viticole, la question des vendanges devient problématique : les hommes sont incorporés dans les régiments et les chevaux, réquisitionnés : comment va-t-on pouvoir rentrer la récolte ? Et qui, dans les caves, fera le vin ? Ces questions sont d’abord venues à l’idée des mobilisés et de leurs familles. Ces interrogations ont tout de suite nourri leur inquiétude.
La solidarité ne tarde pas à se manifester. Dès le 10 août, les jardiniers perpignanais autorisent les pauvres à cueillir dans les jardins les fruits et légumes susceptibles de ne pas être utilisés.
De grandes maisons comme les caves Violet à Thuir continueront d’assurer le salaire de leurs employés.
L’annonce de la guerre, le départ des hommes, frappent les esprits et touchent les âmes. Dans toutes les paroisses les offces du soir voient affluer des fdèles en nombre plus important que d’ordinaire. Des forêts blanches de cierges brûlent sans discontinuité autour des autels et au pied des statues de Jeanne d’Arc. La guerre a attisé la ferveur et pour beaucoup a ranimé la foi.
À Pézilla-la-Rivière, à 4 heures du matin, une cérémonie de départ réunit pieusement ceux qui partent et leurs proches. Au moment de la communion, le chanoine Rousseil remet à chaque mobilisé une petite médaille à l’effgie de Jeanne d’Arc. Outre la messe quotidienne, il célébrera à compter de ce jour trois messes hebdomadaires « pour le succès des Armées » ; ces « messes nationales » attirent la foule des paroissiens de tous âges : plus de 270 personnes le 15 août, 300 le 6 septembre.
Ce samedi 1er août, la première conséquence de la mobilisation se mesure en gare de Perpignan où le service des trains de voyageurs et de marchandises fonctionne normalement jusqu’à 6 heures du soir, sauf pour les trains en route qui poursuivront jusqu’à destination.
À partir de ce moment, la totalité des moyens de transport de tous les réseaux est affectée aux besoins militaires. Il n’est plus délivré de billets aux voyageurs civils ni expédié ou reçu de marchandises. Jusqu’au 15 août, les trains militaires vont se succéder au milieu des encouragements enthousiastes et des acclamations de la foule.
« En avant pour lE grand match ! » Toute la nuit et au petit matin, les premiers mobilisés grimpent sur des charrettes qui vont les mener à Perpignan, à la gare ou dans leurs casernes d’affectation. Par grappes, les cortèges bruyants des hommes traversent au pas pressé des chevaux les villages restés en éveil. La plupart ne peuvent s’empêcher de jeter un dernier regard sur les maisons blotties autour du clocher, tandis que dans leurs têtes déflent les dernières images d’un bonheur fuyant.
Dès une heure du matin, tous les hommes du 53ème commencent à quitter leurs quartiers (la nouvelle caserne de la Citadelle) pour investir les cantonnements de mobilisation : magasins, hangars, remises, chais dans les environs de la ville, de façon à évacuer leurs casernes qui dans quelques heures vont recevoir les hommes de la réserve et de la territoriale. De nombreux véhicules réquisitionnés sont à leur disposition pour transporter les approvisionnements, les uniformes, les vivres de réserve et les fourrages. À midi, les évacuations sont terminées et toutes les casernes de la ville sont libres. À leur tour, les mobilisés et les réservistes vont les occuper et y feront retentir des accents et des refrains patriotiques.
En gare, arrivent des trains archi-bondés de mobilisés âgés de vingt et un à trente-huit ans. Les hommes sont accueillis par des offciers qui vérifent leurs fascicules avant de les diriger vers le quai n°2 réservé à l’embarquement. Des convois de dix-huit wagons – 730 hommes – se forment.
En ville, les bureaux de recrutement, à peine ouverts, sont pris d’assaut : on s’engage massivement. La quasi-totalité des convalescents des 53ème et 24ème RIC se présentent spontanément pour reprendre leur place.
Parmi la foule des hommes mobilisés, de nombreux prêtres du clergé roussillonnais répondent à l’appel de leur devoir ; 80 rejoignent directement leur affectation à l’ambulance du 16ème corps d’infrmiers à l’hôpital militaire de la rue Saint-Martin ; les autres sont affectés aux services des trains sanitaires et des hôpitaux militaires. Tous se sont rendus la veille à la cathédrale pour retirer leurs flacons d’huiles consacrées pour apporter, demain, l’extrême-onction aux mourants sur le champ de bataille.
La Poste reste exceptionnellement ouverte : le service des télégrammes y fonctionne à plein.
Vers 3 heures, au siège de la Loge, autour du Bouclier du Championnat de première division gagné quelques semaines plus tôt contre Bayonne, les dirigeants de l’ASP et les joueurs mobilisés se disent adieu. « Des adieux ni tristes ni pompeux, mais vibrants, gais et affectueux, semblables à ces réunions triomphales où l’on fêtait un match victorieux »
Ils sont tous là, les Fournier, Lacarra, Courrégé, Gravas, Schuller, Félix, Nauté et Serres, Joué, Cutzach, Lida, Couffe et Roques. Aimé Giral, le plus jeune, le gosse, 19 ans, sera le dernier à partir, mais tombera au champ d’honneur (22/07/15), comme Fournier, Gravas, Couffe, Lida, Nauté et Schuller.
Le président Cayrol s’avance : « De tout cœur, salut et bonne chance. Victoire aux Catalans de France qui ont le losange sur la poitrine et le drapeau tricolore devant les yeux ». Les quinze sang et or entonnent La Marseillaise, puis le chant de l’équipe, Nous vaincrons partout où nous irons. Des mains serrant de petits drapeaux tricolores se tendent, s’étreignent. De sa plus belle voix Bausil, le chantre du rugby catalan, le seizième homme de l’ASP, exhorte : « En avant pour le grand match ! Hardi les gars.
Enfoncez la mêlée et revenez vainqueurs ! » Il est 5h40 à Paris lorsque le gouvernement décrète l’état de siège. La nouvelle est accueillie par une volée de cris À Berlin, À Berlin ! Guillaume est conspué, les Marseillaises répondent ardemment aux Marseillaises. Une foule grouillante et févreuse manifeste un fort désir de vaincre. La ville a l’aspect des jours de grandes manifestations, comme les jours de révolte des vignerons du Midi au printemps 1907
La guerre paraît maintenant inévitable.
La guerre n’est pas encore déclarée. Mais la France est bel et bien en état de guerre. À la gare, les mobilisés continuent d’affluer.
5h30, une foule énorme les accompagne. La cour est noire de monde : les familles, mais aussi les Perpignanais ont tenu à les saluer et à les encourager.
6h30, la foule est maintenant autorisée à se rendre sur le quai des marchandises pour assister au départ. Le déferlement humain se répand en embrassades et recommandations. Beaucoup de femmes sont en pleurs. D’autres s’évanouissent. Même les17 hommes ont les yeux rougis et essuient des larmes. Tristesse générale.
6h58, deux coups de sifflet stridents des deux puissantes locomotives déchirent les airs et les cœurs. Lentement, le premier convoi s’ébranle. Agglutinés aux fenêtres, debout sur les marchepieds, les mobilisés entonnent le Chant du départ. Sur le quai, la foule répond en criant Vive la France ! Des chapeaux, des coiffes et des petits mouchoirs s’agitent au bout de mains de moins en moins distinctes.
9h38, 12h 38, 15h38, toutes les trois heures, un train long de deux cents mètres, dix-huit wagons de troisième ou de marchandises, précipite 730 hommes vers des destins inconnus.
Dans la foule, Albert Bausil ému et fasciné par « le spectacle des Catalans en exode vers la frontière menacée » n’arrête pas de crier Vive la France. Ces scènes d’adieu lui font dire : « Ce n’est pas une guerre, c’est une croisade ! » et lui inspirent ce prochain article dans Le Cri catalan : « Les femmes sont admirables. Elles se sont tues. Elles ont tourné la tête pour ne pas montrer leurs yeux rougis. Elles ont souri.
J’en ai vu, lundi, au moment où le train emportait les hommes vers les destins inconnus, crier aussi Vive la France ! Acclamer cette France qui leur arrachait leurs enfants. Et rien n’était plus beau que ce grand sacrifce silencieusement consenti.
Femmes du Roussillon, peut-être au cœur trop tôt déchiré, soyez louées pour votre courage et bénies pour votre abnégation »
Lundi 3 août.
Le temps est toujours orageux. La mobilisation se poursuit.
Le sous-lieutenant Jacques-Joseph Ruffandis [natif de Mosset en 1887, major de promotion 1907 de l’École Normale d’instituteurs de Perpignan, il commence sa carrière à Céret, est nommé instituteur à Canet à la rentrée 1910, puis mobilisé le 2 août avec le grade de sous-lieutenant] cantonne à la citadelle, dans l’attente du grand départ : « La grande caserne est animée, bourdonnante, vibrante… Cris, appels, jurons catalans secs et rageurs, ordres des sous-offciers ; sifflets qui stridulent dans les labyrinthes des couloirs, brouhaha des corvées qui partent et arrivent avec ses lots d’uniformes neufs, voitures régimentaires qui roulent sous les voûtes basses : c’est une fèvre générale ».
À 9 heures du soir, ce 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France.
À Corneilla-la-Rivière, la jeune Maria Nicolau, sur le pas de sa porte, s’époumone à chanter : « Guillaume, Guillaume, Cette fois t’es foutu ! Fini pour ton casque pointu.
Guillaume, Guillaume, Ils vont te faire danser vivement Les braves Catalans ! » Jeudi 6 août.
Le président du Conseil, René Viviani, s’adresse à toutes les femmes de France. Sur une affche placardée partout, elles lisent : « Je fais appel à votre vaillance, à celle de vos enfants que leur âge seul et non leur courage dérobe au combat.
Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes.
Debout, femmes françaises, jeunes enfants, fls et flles de la Patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille.
Préparez-vous à leur montrer demain la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés.
Debout à l’action, au labeur.
Il y aura demain de la gloire pour tout le monde »
Vendredi 7 août.
À 3 heures de l’après-midi, le 53ème d’infanterie est rassemblé au Champ de Mars. À la tête de ses offciers, le colonel Arbanère passe ses hommes en revue. Képi en drap bleu, capote gris de fer bleutée fermée par deux rangs de boutons, ceinturon et trois cartouchières de cuir, pantalon de grosse toile rouge garance, (signe distinctif depuis 1829) enserré au niveau des mollets par des guêtres en cuir lacées, le soldat fagotté dans un uniforme trop voyant sera une cible facile pour l’ennemi. Il porte en bandoulière le bidon en fer de 1 litre. Sur le dos, le havresac – l’as de carreau – sac de toile ciré renforcé par un cadre en bois est un fourre-tout de vêtements, nécessaire de toilette et de couture, cirage, savon, pansements individuels, lampe, graisse et autre matériel de nettoyage d’armes. Les équipements individuels et collectifs, ustensiles de cuisine et de campement y sont arrimés.
Sur le côté, une deuxième paire de chaussures. Et tout en haut, la couverture roulée, couronnée par la gamelle. Au champ de bataille, le fantassin devra marcher et courir à l’assaut avec un barda de 30 kilos sur le dos.
Le capitaine Saisset confe le drapeau « à la vaillance et à l’honneur de tous ». Le sous-lieutenant Ruffandis est désigné pour porter haut l’emblème à la tête du régiment.
L’heure du départ vient de sonner.
« Quelle chaleur. On suffoque sous les lourdes capotes qui sentent encore la naphtaline. Nous déflons, musique en tête, à travers toute la ville. Dès la place Rigaud, la foule est très dense.
Rue de l’Argenterie, rue de la Loge, le colonel salue le maire avec son épée. Les acclamations se mêlent aux cris. Les embrassades sont coupées de sanglots.
Nous arrivons enfn à la gare de marchandises encombrée de wagons noirs… Le train démarre lentement au milieu des chants.
Dans la belle nuit d’été, la Têt puis les lumières disparaissent peu à peu. Le convoi fonce dans les vignes et court, haletant, vers le nord, vers la frontière où nous attend la gloire, peut-être la mort ? Nous ne parlons plus, graves tout à coup : l’arrachement au sol natal est dur. Au fait, où allons-nous ? » s’interrogent Ruffandis et ses hommes.
Le sergent Monié d’Ille-sur-Têt est impressionné par cette ambiance : « L’enthousiasme des soldats est magnifque. On se croirait plutôt un jour de fête car la guerre a l’air de n’effrayer personne »
Samedi 8 août.
9h38 du soir, à son tour, le 24ème régiment d’infanterie coloniale, le colonel Bethouard à sa tête, quitte Perpignan. Des acclamations l’accompagnent jusqu’à la gare. Le premier bataillon – 1 180 hommes et 30 offciers – embarque au milieu d’un enthousiasme indescriptible. Le lendemain, à 9h38, l’ambiance est la même pour le départ des 1 071 hommes et des 21 offciers du 2ème bataillon. Le troisième bataillon suivra le lendemain matin.
Les trains amenant les bataillons vers la frontière francoallemande s’ébranlent aux accents de La Marseillaise chantée par des milliers de voix. Le trajet jusqu’à la gare de Revigny, dans la Meuse, dure trente-six heures.
Le 24ème RIC cantonne à Nettencourt avant de rejoindre la Belgique où il pénétrera le 23 août. Ce jour-là, à 8 heures, une attaque allemande le surprend ; au terme de 6 heures de lutte acharnée, le 24ème perdra 550 hommes et 11 offciers.
Samedi 15 août.
Le 253ème, réserve du 53ème, est le dernier régiment catalan à quitter Perpignan. Dans ses rangs, le sergent Monié. Il consigne ce récit du départ sur son carnet : « L’émotion est maintenant plus forte car nous sommes tous pères de famille ou des hommes à la tête d’une situation que nous sommes obligés de quitter.
Le 6ème bataillon part le premier, à 6 heures du matin. Malgré l’heure matinale, les familles sont venues apporter peut-être leurs derniers baisers.
À 9 heures, à son tour, le 5ème bataillon se rend en gare. La foule est maintenant plus nombreuse. Après deux heures d’attente, le clairon sonne En avant ! À ce moment, malgré la joie que l’on veuille montrer, on lit l’émotion sur tous les visages. C’est à cet instant que l’on serre dans ses bras son frère, sa mère, son épouse, ses enfants. Mais voici le clairon qui sonne le pas gymnastique. Tout le monde est à la portière ou aux ouvertures des wagons.
À 11h30 le train démarre : les mouchoirs s’agitent, les petits drapeaux flottent, les enfants envoient leurs derniers baisers à leur père qui s’en va, sans savoir s’ils auront de nouveau l’occasion de le revoir. Les larmes perlent aux yeux des femmes. C’est à ce moment-là que l’on éprouve une douleur. Malgré cela, le chant national retentit tandis que peu à peu le train nous emporte.
De notre wagon à bestiaux, nos regards se jettent sur tout ce monde qui retourne seul à la maison, où, durant un certain temps il restera anxieux.
Chaque homme a pris sa place. Le spectacle du convoi est fantastique : les petits drapeaux, les bouquets, les inscriptions flottent au vent.
Assis aux portières, les soldats laissent pendre leurs jambes et tout cela est d’un rouge assaillant… » « l’offEnsivE doit êtrE vigourEusE » Depuis le 2 août, trois millions de réservistes ont pris le chemin des casernes. Les hommes sont équipés et les régiments, constitués. Dès le début, tous les corps montent à l’assaut.
Le XVIème corps est formé par tous les régiments catalans et languedociens. Les vignerons côtoient les montagnards dans les 53ème et 253ème RI; 24ème et 44ème RIC ; 126ème territorial et la 16ème section d’infrmiers de Perpignan ; le 80ème régiment d’infanterie de Narbonne et le 280ème RI, sa réserve de Carcassonne ; les 81ème R.I de Béziers et 96ème RI d’Albi ainsi que les autres régiments venant de l’Aveyron et de Lozère.
Sur le front, les généraux peuvent compter sur 1 700 000 soldats.
Puisque le conflit doit être court – pour Foch, une guerre moderne ne peut être longue – le Haut Commandement français a fait le choix d’une guerre à outrance : on monte à l’assaut et la guerre est gagnée en une quinzaine de jours. En face, les Allemands tiennent le même raisonnement : leur plan prévoit la victoire en 41 jours. L’empereur Guillaume n’a-t’il pas promis à ses troupes : « Vous serez de retour avant la chute des feuilles »
Une instruction aux États-Majors de l’armée française, datée du 8 octobre1913, complétée le 2 décembre 1913, indique que « le22 premier devoir du chef est de vouloir la bataille, seul moyen de briser la volonté de l’ennemi. Une fois engagée, elle doit être poussée à fond, jusqu’à l’extrême limite des forces.
L’offensive doit être vigoureuse.
L’infanterie est l’arme principale.
Elle conquiert et conserve le terrain.
Elle chasse défnitivement l’ennemi de ses points d’appui.
Elle agit par le mouvement et par le feu.
Seul le mouvement en avant, poussé jusqu’au corps à corps est décisif et irrésistible. » Le colonel Louis Grandmaison, spécialiste des stratèges, est plus explicite : « Poussons l’esprit offensif jusqu’à l’excès et ce ne sera peut-être pas assez : vive la baïonnette ! » « En avant quand même ! », telle est la consigne. C’est aussi l’avis du généralissime Joffre : « Pour être prêts aujourd’hui, il faut avoir par avance orienté avec méthode et ténacité toutes les ressources du pays, toute l’intelligence de ses enfants, toute leur énergie morale vers un but unique : la victoire »
Le Plan XVII, mis en œuvre depuis la mobilisation du 2 août lance dès le 7 l’offensive en Haute-Alsace.
« Après quarante ans d’une douloureuse attente, les soldats de France foulent à nouveau le sol de votre noble pays. Ils sont les premiers ouvriers de la grande œuvre de la revanche » écrit bien trop vite le généralissime Joffre.
La fulgurante contre-attaque allemande fait abandonner Mulhouse et Thann. Une semaine plus tard l’offensive est portée en Lorraine. Mais du 13 au 30 août, elle débouchera sur un triste massacre : 80 000 Français périront sur le champ de bataille dont 1000 au cours de la seule journée du 18 août.
Les 19 et 20 août le secteur de Morhange est le théâtre de très violents combats. La chaleur est accablante. La nuit du 19 est particulièrement agitée. L’ennemi groupé en force guette les pantalons rouges et les laisse avancer, à portée de ses mitrailleuses et de son artillerie. Ces deux jours, le lieutenant Ruffandis était au cœur de l’action dans le secteur de Rorbach : « Cette fois c’est sérieux. Ara i sem ! La véritable image de la guerre nous apparaît : chaumes parsemés d’entonnoirs d’obus, éléments de tranchées où traînent des fusils et des équipements français abandonnés.
Raidis d’effroi, nous attendons, tressaillant à chaque explosion.
Les obus se suivent avec rapidité, tout le bois est arrosé. Les balles claquent sur les branches, tintent sur les gamelles, crèvent les sacs… Derrière nous, de gros obus s’écrasent en fracassant des arbres entiers. L’horreur est à son comble : l’ennemi nous attaque de tous côtés »
Au devant, le colonel Arbanère conduit l’assaut, sabre au clair, en criant : « Suivez-moi ! ». Une balle l’atteint en plein front ; il tombe, frappé à mort. Autour, « les hommes basculent en avant comme s’ils butaient contre un obstacle. Les blessés lâchent les fusils et leurs équipements et tenant leurs ventres des deux mains, courent vers l’arrière avec des cris éperdus. D’autres se traînent lamentablement, implorant : Ne m’abandonnez pas ! Les balles claquent dans tous les sens. Le drapeau sert de mire aux balles des mausers.
Nous quittons le bois sinistre où on entend encore les cris de quelques blessés abandonnés. En première ligne, les plus terribles images de la guerre ont déflé devant nous : écrasement effroyable des gros obus, sifflement affolant des balles, vision de blessures hideuses, cris des mourants. Rien n’a manqué à notre premier combat »
Le 53ème vient de perdre 600 de ses hommes. »

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